L’annonce a fait l’effet d’une bombe dans le petit monde de l’épargne. Le fonds d’épargne géré par la Caisse des Dépôts va financer 60 % du programme de construction de six réacteurs nucléaires EPR2, dont la facture globale atteint 72,8 milliards d’euros. Concrètement, c’est l’argent que les Français déposent sur leurs Livrets A, LEP et LDDS qui sera en partie mobilisé sous la forme d’un prêt de très long terme à EDF, avec une garantie de l’État et un tarif d’électricité plafonné à 100 euros le mégawattheure.
La décision a été officialisée à l’occasion d’un Conseil de politique nucléaire organisé le 12 mars sur le chantier de la future centrale de Penly, en Seine-Maritime. Les six réacteurs seront répartis sur trois sites : Penly, Gravelines dans le Nord et Bugey dans l’Ain. EDF devrait prendre sa décision finale d’investissement avant fin 2026, pour une mise en service du premier réacteur envisagée à l’horizon 2038.
Les montants en jeu donnent le vertige. À fin janvier 2026, les épargnants détenaient 447,8 milliards d’euros sur leurs Livrets A, 165,2 milliards sur les LDDS et 83,8 milliards sur les LEP. La Caisse des Dépôts centralise environ 59,5 % de cette épargne réglementée, soit une enveloppe d’environ 400 milliards d’euros, répartie pour moitié en prêts de long terme au logement social et pour l’autre moitié en placements financiers. Jusqu’ici, le fonds d’épargne n’avait jamais prêté à un acteur de la taille d’EDF. Pour absorber ce nouvel engagement sans sacrifier les missions historiques, la Caisse des Dépôts envisage de réduire légèrement ses investissements sur les marchés.
Aucun changement à attendre sur la rémunération des épargnants
Faut-il redouter un effet sur le taux de votre livret ? Non. Le rendement du Livret A repose sur une formule de calcul stricte, indexée sur l’inflation et les taux d’intérêt, et totalement déconnectée de la rentabilité des projets que le fonds d’épargne finance. Autrement dit, que l’argent serve à construire des HLM ou des réacteurs nucléaires, cela ne modifie en rien la rémunération versée aux détenteurs. Le capital reste disponible à tout moment et le taux continuera d’être fixé selon les formules habituelles.
Ce fléchage nucléaire intervient pourtant dans un contexte délicat pour l’épargne réglementée. Le Livret A a enregistré en janvier 2026 une décollecte de 1,87 milliard d’euros, un recul inédit pour un mois de janvier depuis 2009. Le LDDS a également perdu 400 millions d’euros sur la même période. La raison principale tient à la baisse du taux, passé de 3 % début 2025 à seulement 1,5 % au 1er février 2026. Face à cette érosion, l’assurance vie a capté 6,2 milliards d’euros de collecte nette en janvier, un niveau inédit depuis plus de quinze ans, grâce à des fonds en euros affichant en moyenne 2,7 % de rendement, voire 3,5 % chez certains assureurs.
Le logement social, grand perdant du virage nucléaire ?
Le sujet qui fâche reste l’éventuel effet d’éviction sur le logement social, historiquement premier bénéficiaire du fonds d’épargne. En 2024, le logement social avait reçu 20,9 milliards d’euros de prêts, loin devant le secteur public local avec 7,6 milliards. Le gouvernement se veut rassurant : le ministre de l’Économie a affirmé que le fonds d’épargne continuerait d’assurer sa mission prioritaire de financement du logement social. Les organismes HLM ne semblent pas alarmés outre mesure, mais des associations de consommateurs redoutent un effet de concurrence indirecte entre les deux usages, même si la Caisse des Dépôts jure que l’impact restera marginal au regard des volumes gérés.
L’opération reste par ailleurs suspendue à plusieurs conditions. Le prêt bonifié devra être validé dans le cadre d’une loi de finances, et les discussions avec la Commission européenne doivent aboutir pour sécuriser le dispositif. Bruxelles pourrait en effet voir d’un mauvais œil l’octroi de taux préférentiels à une entreprise d’État, au regard des règles européennes sur les aides publiques et la concurrence.
Le contexte géopolitique pourrait aussi rebattre les cartes dans les mois à venir. Les tensions au Moyen-Orient, et notamment la situation en Iran, pourraient provoquer un regain d’inflation, ce qui ferait mécaniquement remonter le taux du Livret A dès le 1er août 2026. Si ce scénario se concrétise, les ménages pourraient revenir vers l’épargne réglementée après des mois de désaffection, redonnant ainsi au fonds d’épargne les marges de manœuvre nécessaires pour mener de front le financement du nucléaire et celui du logement social. La relance de l’atome s’inscrit plus largement dans un contexte européen marqué par de fortes tensions sur les marchés de l’énergie, et le gouvernement y voit un levier de stabilisation de la production électrique et de réduction de la dépendance aux énergies fossiles sur le long terme.