Le mouvement s’est accéléré tout au long de l’année écoulée, et les données désormais consolidées ne laissent plus de place au doute. En 2025, les commissions départementales ont reçu 148 013 dossiers de surendettement, ce qui représente une augmentation de 9,8 % sur un an. Ce volume n’avait plus été atteint depuis 2018. La tendance, amorcée discrètement durant l’été 2023, s’est donc confirmée trimestre après trimestre, avec une montée en puissance progressive des demandes. Au premier trimestre, la progression annuelle était encore limitée à 4 %, avant de grimper à 7 % sur les sept premiers mois, puis de finir l’année sur une trajectoire franchement orientée à la hausse.
Ce phénomène ne se limite pas à un simple rebond statistique. Deux tiers des personnes ayant saisi les commissions le faisaient pour la toute première fois, signe que le surendettement gagne de nouveaux profils. Les personnes concernées présentent des caractéristiques bien identifiées : 88 % sont locataires, 26 % sont au chômage, et leur revenu médian atteint seulement 1 206 euros, soit 42 % de moins que la moyenne nationale. La moitié d’entre elles déclarent que leurs difficultés financières perdurent depuis plus de deux ans, alors qu’elles n’étaient que 36 % dans ce cas en 2024.
Les jeunes, nouvelle catégorie en première ligne
L’un des enseignements les plus frappants de l’année concerne la génération des moins de 30 ans. Dans cette tranche d’âge, les dépôts sont passés de 12 500 en 2024 à 17 000 en 2025, soit un bond de 36 %. Chez les 18-25 ans spécifiquement, la progression atteint 65 %. Cette classe d’âge représente désormais 12 % des ménages surendettés, contre seulement 5 % trois ans plus tôt.
Plusieurs éléments alimentent cette dérive. Le taux de chômage des 15-29 ans s’élevait à 16 % au dernier trimestre 2025, ce qui fragilise mécaniquement les budgets les plus serrés. Mais le facteur le plus souvent mis en avant est l’essor des mini-crédits et du paiement fractionné, des produits financiers accessibles en quelques clics sur un smartphone, sans véritable contrôle de solvabilité. La Banque de France relève qu’en 2025, un tiers des dossiers contenant des paiements fractionnés ou des mini-crédits concernaient des personnes de moins de 35 ans. Le gouverneur de la Banque de France a d’ailleurs comparé ces facilités à une forme de « drogue douce » dont les effets se mesurent désormais dans les statistiques du surendettement.
Un dispositif de traitement qui tient le choc, pour l’instant
Face à l’afflux de dossiers, la machine de traitement a réussi à maintenir ses délais. Les commissions statuent sur la recevabilité en un peu plus d’un mois et proposent une solution en quatre mois environ. Au total, 142 670 dossiers ont été orientés vers une solution en 2025, en hausse de 8,8 % sur un an. Les mesures imposées — rééchelonnement des remboursements, aménagement des taux — restent la voie la plus fréquente, retenue dans 44 % des cas. Mais dans un dossier sur trois, lorsque la situation est jugée irrémédiable, les dettes sont purement et simplement effacées. La Banque de France a ainsi annulé 1,3 milliard d’euros de passif sur l’année, un montant en progression.
L’endettement total des ménages en situation de surendettement atteint 5 milliards d’euros en 2025, en augmentation de 11,1 %. La structure de cette dette évolue peu : les crédits à la consommation pèsent 44 % du total, les dettes immobilières reculent pour la cinquième année consécutive à 25,7 %, et les charges courantes — loyers, factures d’énergie, impôts — représentent 13,4 %. Dans certaines régions, comme les Hauts-de-France, le profil des surendettés se caractérise par une écrasante majorité de locataires et de familles monoparentales, avec un endettement médian d’environ 14 500 euros.
Malgré cette remontée, les autorités rappellent que le nombre de dossiers reste inférieur de 32 % à celui enregistré en 2015, ce qui relativise — sans l’effacer — la gravité de la situation actuelle. Mais la dynamique inquiète, d’autant que l’horizon ne s’éclaircit pas vraiment. Les premiers chiffres de janvier 2026 montrent que la tendance se poursuit, avec une progression supérieure à 10 % par rapport au même mois de l’année précédente. Une directive européenne sur le crédit à la consommation, qui doit entrer en application fin 2026 en France, imposera notamment aux établissements prêteurs de vérifier la solvabilité des emprunteurs avant de leur accorder un crédit, y compris pour les mini-crédits et les paiements fractionnés. Cette transposition pourrait freiner les excès les plus flagrants, mais elle arrive après plusieurs années de développement non régulé de ces produits, et alors que des milliers de ménages sont déjà pris dans l’engrenage.