Le monde n’avait pas connu une telle secousse sur les marchés de l’énergie depuis un demi-siècle. Ce lundi 23 mars 2026, le patron de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a dressé un tableau d’une gravité exceptionnelle depuis Canberra, en Australie. Fatih Birol estime que la planète a déjà perdu 11 millions de barils par jour, un volume supérieur à celui des deux grands chocs pétroliers des années 1970 combinés. En intégrant les répercussions sur le gaz naturel, il décrit la situation actuelle comme l’équivalent de deux crises pétrolières doublées d’un effondrement du marché gazier.
Cette comparaison historique n’a rien d’une posture rhétorique. Depuis les frappes israélo-américaines lancées contre l’Iran le 28 février, le détroit d’Ormuz est quasiment paralysé. La société d’analyse Kpler a mesuré un effondrement de 95 % du transit de marchandises dans ce passage maritime stratégique. Or, en temps normal, environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié empruntent cette route. Le goulot d’étranglement ne se limite donc pas au brut : les pipelines de contournement ne peuvent absorber que 40 % des barils destinés à l’export, et le gaz reste totalement captif derrière ce verrou, sans alternative logistique viable.
L’ampleur des destructions physiques aggrave considérablement la donne. Au moins 40 infrastructures énergétiques ont subi des dommages graves ou très graves dans neuf pays du Moyen-Orient. Ce n’est pas une simple nervosité de traders qui fait monter les prix : des installations ont été mises hors service, ce qui rend toute normalisation beaucoup plus longue et coûteuse que lors d’un simple épisode spéculatif. Le chef de l’AIE en tire une conséquence sans détour : aucun État ne sera à l’abri des retombées si la spirale se poursuit.
Ormuz, le verrou qui paralyse l’économie mondiale
La fermeture de fait du détroit d’Ormuz est le moteur central de cette crise. L’Iran a averti les navires de ne pas traverser le passage après les frappes, provoquant un arrêt quasi total du trafic maritime. Les grands armateurs — Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd — ont suspendu leurs transits non seulement dans le détroit mais aussi sur les routes connexes, y compris la mer Rouge, ce qui allonge les temps de livraison de plusieurs semaines pour les navires contraints de contourner l’Afrique.
Pour Fatih Birol, la priorité absolue reste la réouverture de cette voie maritime. L’AIE a décrit l’économie mondiale comme confrontée à une menace de premier ordre. Les réserves stratégiques libérées par les 32 pays membres de l’agence — 400 millions de barils, soit environ quatre jours de consommation mondiale — permettent d’amortir le choc à court terme, mais elles ne remplacent pas un flux quotidien de 20 millions de barils. Le dirigeant de l’AIE l’a dit clairement : cette libération de stocks peut atténuer la douleur, pas résoudre le problème.
L’Union européenne l’a bien compris. Les dirigeants européens ont réclamé la réouverture du détroit et un moratoire sur les frappes visant les sites énergétiques, signe que la séquence a dépassé le stade de la surveillance diplomatique pour entrer dans celui de la gestion de crise directe.
Des marchés financiers déjà sous le choc
Les conséquences se lisent déjà sur les écrans de cotation. Le Brent a touché un pic à 119,50 dollars le baril ces dernières semaines, passant d’environ 70 dollars avant le conflit à plus de 113 dollars lundi matin, avant de refluer vers 104 dollars après des signaux de désescalade envoyés par Washington. Le WTI américain a franchi la barre des 101 dollars en séance. Au total, les cours ont bondi d’environ 50 % depuis le début de la guerre.
Les places asiatiques ont accusé de lourdes pertes lundi, avec un net recul des indices en Australie et en Nouvelle-Zélande, et des contrats à terme sur le Nikkei japonais en forte baisse. Le marché obligataire n’est pas épargné : le rendement des bons du Trésor américain à dix ans a grimpé de 42 points de base depuis le début du conflit. La perspective d’une inflation relancée par l’énergie a poussé les marchés à abandonner tout espoir d’assouplissement monétaire, au profit d’un scénario de hausse des taux dans la plupart des économies développées.
Le scénario du pire est loin d’être écarté. Selon un stratège du gestionnaire de fonds AMP, un enlisement du conflit pourrait propulser le baril vers les 150 dollars. Le brut omanais, référence asiatique, a déjà franchi ce seuil, culminant autour de 154 dollars en raison de la prime exceptionnelle sur les cargaisons hors du détroit. Un tel niveau aurait des répercussions en cascade : renchérissement des transports routier et aérien, hausse des coûts de production, flambée des prix alimentaires via les engrais. Le kérosène à Singapour a bondi de 175 % depuis le début de l’année, et le gaz naturel liquéfié asiatique de 130 %.
L’Europe industrielle est particulièrement exposée. La diversification engagée après la crise ukrainienne de 2022 n’a pas réglé le problème de fond : elle a déplacé la dépendance de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, des zones géopolitiquement instables. Chimie, sidérurgie, engrais, automobile : aucun secteur industriel européen n’est en mesure de neutraliser rapidement son exposition à un choc d’approvisionnement de cette ampleur. Les équipementiers, les cimentiers, les verriers — toutes ces filières à haute intensité énergétique qui fonctionnent avec des marges serrées — risquent des arrêts de production prolongés si la situation perdure.
Au-delà des marchés de l’énergie au sens strict, c’est la question de la résilience économique globale qui se pose. L’AIE a publié un rapport d’urgence proposant dix mesures immédiates pour réduire la consommation de pétrole, du télétravail généralisé à la limitation de vitesse en passant par la circulation alternée. Des outils de crise, habituellement réservés aux scénarios théoriques, qui passent brutalement du papier à la réalité. La transition énergétique, longtemps présentée comme un objectif à long terme, se retrouve propulsée au rang de nécessité économique immédiate par un conflit qui rappelle à toutes les grandes puissances une évidence oubliée : tant que le monde dépend du pétrole du Golfe, il suffit d’un détroit fermé pour que l’ensemble du système vacille.