Pourquoi les banques européennes n’arrivent toujours pas à rivaliser avec leurs concurrentes américaines

Le secteur bancaire de la zone euro souffre d’un mal chronique que personne ne semble pressé de soigner. Malgré des bilans assainis et des fonds propres renforcés depuis la crise de 2008, les établissements du continent peinent à rivaliser avec les géants américains ou asiatiques. La faute, en grande partie, à un marché intérieur encore morcelé par des réglementations nationales divergentes et des barrières invisibles qui empêchent les flux de capitaux de circuler librement d’un pays à l’autre. C’est dans ce contexte que la Banque centrale européenne vient de publier sa contribution à la consultation lancée par la Commission européenne sur la compétitivité du secteur bancaire, un exercice qui doit alimenter un rapport attendu pour le troisième trimestre 2026.

Le constat dressé par Francfort est sans détour : les activités transfrontalières des banques de la zone euro stagnent depuis une décennie. Environ 80 % des portefeuilles de prêts restent investis à l’échelon national, et la part des filiales étrangères dans les actifs bancaires totaux a même reculé dans plusieurs pays depuis la crise financière mondiale. Les fusions-acquisitions entre établissements de pays différents se font rares, privant le secteur des économies d’échelle dont bénéficient ses concurrents outre-Atlantique. Pour l’institution dirigée par Christine Lagarde, la solution ne passe pas par un assouplissement des règles prudentielles — une voie jugée dangereuse pour la stabilité financière —, mais par une intégration bien plus poussée du marché bancaire européen.

Traiter l’union bancaire comme une seule et même juridiction

L’idée défendue par la BCE va loin : elle propose que l’ensemble de l’union bancaire soit considéré, en matière de réglementation financière, comme une juridiction unique. Concrètement, cela signifierait que les capitaux et la liquidité pourraient se déplacer au sein des groupes bancaires transfrontaliers sans se heurter aux exigences de cantonnement imposées par chaque autorité nationale. Les filiales pourraient être transformées en simples succursales, un processus parfois appelé « branchification », qui réduirait les coûts et simplifierait la gouvernance des grands groupes.

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Pour y parvenir, la BCE plaide pour un passage à des règles européennes directement applicables, plutôt que des directives transposées avec des variantes d’un État membre à l’autre. L’empilement actuel de textes nationaux crée une complexité qui décourage les opérations transfrontalières et fragmente un marché qui, sur le papier, devrait être unifié depuis longtemps. La protection des déposants devrait aussi être harmonisée, avec un niveau de garantie identique quel que soit le pays où un compte est ouvert dans la zone euro.

Le serpent de mer de l’assurance européenne des dépôts

C’est probablement le dossier le plus emblématique de ce chantier inachevé. Le système européen d’assurance des dépôts, connu sous l’acronyme EDIS, est en discussion depuis 2015 sans jamais avoir abouti. Son principe est simple : mutualiser la garantie des dépôts bancaires à l’échelle européenne, de manière à offrir la même protection à un épargnant grec qu’à un épargnant néerlandais, et surtout à casser le lien toxique entre risque bancaire et risque souverain. Aujourd’hui, les dépôts sont garantis jusqu’à 100 000 euros par des fonds nationaux dont la solidité dépend directement de la santé financière du pays concerné.

L’Allemagne, qui dispose d’un réseau dense de caisses d’épargne et de banques régionales, freine depuis le début. Berlin redoute que ses épargnants finissent par payer pour les défaillances d’établissements situés dans des pays à la dette publique élevée, comme l’Italie, dont la dette représente environ 135 % du PIB. La BCE demande désormais qu’un calendrier précis soit fixé pour avancer sur ce troisième pilier de l’union bancaire, après le mécanisme de surveillance unique confié à la BCE elle-même en 2014 et le mécanisme de résolution unique doté d’un fonds qui a atteint 55 milliards d’euros.

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Au-delà de la question strictement bancaire, ce débat s’inscrit dans un mouvement plus large porté par Bruxelles : la stratégie pour une Union de l’épargne et de l’investissement, qui vise à mieux canaliser l’épargne européenne vers l’économie productive. La Commission européenne, qui a lancé sa consultation le 11 février dernier avec une date limite de réponse fixée au 19 avril, cherche à comprendre pourquoi les banques européennes restent sous-évaluées par les investisseurs par rapport à leurs homologues internationales et comment le cadre réglementaire peut être simplifié sans sacrifier la résilience acquise ces dernières années. L’euro numérique, dont un pilote est prévu d’ici fin 2026 pour le règlement de transactions sur registres distribués, pourrait aussi jouer un rôle d’accélérateur en facilitant les paiements transfrontaliers et en offrant une infrastructure commune. Reste à savoir si la volonté politique suivra : en vingt ans de discussions, l’union bancaire n’a jamais réussi à dépasser le stade des bonnes intentions sur son volet le plus sensible.