Le contraste a rarement été aussi brutal entre les deux rives de l’Atlantique. Vendredi 24 avril 2026, le CAC 40 a terminé en repli de 0,84 % à 8 158 points, bouclant une semaine cauchemardesque marquée par une chute de 3,2 % de l’indice parisien. Pendant ce temps, à New York, le S&P 500 inscrivait de nouveaux plus hauts historiques, soutenu par la perspective d’une désescalade au Moyen-Orient et par une publication retentissante du côté d’Intel.
L’élément déclencheur du sursaut américain est tombé en cours de séance : selon plusieurs sources diplomatiques, le ministre iranien des Affaires étrangères devait se rendre prochainement au Pakistan pour amorcer des discussions indirectes avec Washington. Une perche tendue qui a immédiatement fait baisser la prime de risque sur les marchés actions et contracter les cours du brut, alors que le détroit d’Ormuz reste l’épicentre des inquiétudes des investisseurs depuis le début du conflit déclenché fin février. Reste à savoir si cet espoir résistera à l’épreuve des faits ; les places financières mondiales surveilleront de près l’agenda diplomatique des prochains jours.
Le véritable feu d’artifice, lui, est venu d’Intel. Le titre du fondeur américain a flambé de plus de 23 % à 82,48 dollars à Wall Street vendredi, atteignant un sommet historique qui dépasse même le pic de la bulle internet du début des années 2000. La capitalisation du groupe a ainsi franchi les 416 milliards de dollars. À l’origine de cette envolée, une publication trimestrielle qui a balayé toutes les attentes : un chiffre d’affaires de 13,58 milliards de dollars sur le premier trimestre, contre une prévision consensuelle de 12,42 milliards selon LSEG, et un bénéfice ajusté par action de 0,29 dollar quand les analystes n’anticipaient qu’un cent. Le pôle Data Center et IA, devenu le moteur du groupe, a vu son chiffre d’affaires bondir de 22 % sur un an pour atteindre 5,1 milliards de dollars. Pour le trimestre en cours, la direction vise désormais un chiffre d’affaires compris entre 13,8 et 14,8 milliards.
Accor encaisse le choc géopolitique
Ce redressement marque l’aboutissement d’un plan de restructuration douloureux engagé en 2025, après une année noire qui avait conduit l’État américain à entrer au capital à hauteur de 9,9 % pour stabiliser le groupe. Fermetures d’usines en Europe, recentrage industriel sur le territoire américain, suppression de près d’un quart des effectifs mondiaux : Intel a payé un prix social et financier élevé pour reconquérir le segment porteur des serveurs IA, où ses processeurs Xeon 6 et ses accélérateurs Gaudi 3 retrouvent grâce auprès des hyperscalers. Le secteur des semi-conducteurs a profité de la dynamique : AMD a gagné environ 12 %, Arm 13 %, et le Philadelphia Semiconductor Index a signé sa dix-huitième séance consécutive de hausse, gagnant plus de 47 % depuis le 1ᵉʳ janvier.
À Paris, Accor a clôturé en très légère hausse de 0,23 % à 43,21 euros, après avoir gagné jusqu’à 2 % en séance. Le groupe hôtelier a publié un chiffre d’affaires trimestriel de 1,313 milliard d’euros, en progression de 2,3 % à taux de change constants mais en repli de 2,7 % en données publiées, sous l’effet d’un choc de change défavorable de 66 millions d’euros lié au repli du dollar et du dirham émirati. Le revenu par chambre disponible (RevPAR), boussole du secteur, ressort en hausse de 5,1 %, tiré principalement par les prix.
La carte de l’exposition géographique fait toute la différence. Aux Émirats arabes unis, où le conflit régional pèse de tout son poids, le RevPAR a chuté de 9 % sur le trimestre, avec des taux d’occupation oscillant entre 20 et 30 % en avril selon les indications fournies par le groupe lors de sa conférence financière. À l’inverse, l’Asie du Sud-Est est repassée dans le vert, les Amériques affichent une progression de 9,1 % portée par le Brésil, et l’Europe maintient une croissance modérée. Les hôtels resorts et lifestyle, surreprésentés dans le Golfe, encaissent les coups les plus durs, tandis que le segment milieu de gamme et économique tient mieux la route. Le Moyen-Orient pèse 8 % du parc et 12 % du volume d’affaires hébergement du groupe, ce qui explique la prudence des investisseurs : l’action a perdu environ 11 % depuis le déclenchement du conflit, après avoir touché un creux à -24 %.
Hollywood au bord d’une révolution capitalistique
Du côté des valeurs moyennes, Deezer a tiré son épingle du jeu en gagnant 3,69 % à 1,12 euro. La plateforme musicale française a publié un chiffre d’affaires trimestriel de 131,9 millions d’euros, en repli limité de 1,6 % en données publiées et de 0,9 % à devises constantes. Le marché français se distingue avec une progression des revenus de 4,2 %, dopée par la croissance de 9,1 % des abonnés directs. À l’international, en revanche, le chiffre d’affaires recule de 10 %, conséquence du dénouement progressif du partenariat avec Mercado Libre au Brésil, qui a fait fondre la base d’abonnés issue des partenariats à 3,2 millions, en chute de 23 % sur un an.
Deezer a néanmoins confirmé l’ensemble de ses objectifs annuels, avec un Ebitda ajusté et un flux de trésorerie disponible attendus à nouveau positifs. Le groupe poursuit par ailleurs la monétisation de son outil de détection des contenus musicaux générés par IA, qui démonétise déjà 85 % des streams frauduleux identifiés sur la plateforme. Un atout réglementaire potentiel : si la transparence sur l’origine des contenus devient obligatoire pour les plateformes, Deezer disposera d’une longueur d’avance technologique. EuroLand Corporate maintient sa recommandation à l’achat avec un objectif de 3 euros, soit un potentiel théorique supérieur à 170 % par rapport au cours actuel, tout en attendant des précisions sur la trajectoire de rentabilité. L’action, éligible au PEA-PME, recule légèrement depuis le début de l’année.
Aux États-Unis, l’actualité du secteur médias a été dominée par le feu vert massif des actionnaires de Warner Bros Discovery au rachat par Paramount Skydance, à l’issue d’une assemblée générale extraordinaire en ligne tenue jeudi. L’opération valorise la cible à 31 dollars par action en numéraire, soit une valeur d’entreprise de 110 milliards de dollars dette comprise et un total estimé à 111 milliards. Le rapprochement avait été initialement annoncé fin février 2026 et avait essuyé une contre-offre de Netflix, finalement abandonnée. Le calendrier vise une finalisation entre juillet et septembre, sous réserve du verdict des autorités antitrust américaines, de la FCC et des régulateurs européens.
L’opération, si elle aboutit, donnera naissance à un mastodonte mondial qui contrôlera des franchises comme Harry Potter, Batman ou Casablanca, ainsi que la plateforme HBO Max et la chaîne CNN. Mi-avril, plusieurs centaines de réalisateurs, producteurs et acteurs avaient signé une lettre ouverte appelant les régulateurs à un examen approfondi du dossier, redoutant une concentration excessive et un appauvrissement de la diversité créative à Hollywood. Paramount Skydance s’est de son côté engagé à verser des pénalités à compter de début octobre en cas de retard dans la finalisation et promet de maintenir un rythme soutenu de productions cinématographiques. En Bourse, Paramount cède 17 % depuis le début de l’année et Warner 6 %, après les flambées respectives de 31 % et 172 % enregistrées en 2025.
L’autre événement industriel majeur de la semaine s’est joué à Las Vegas, lors de la conférence Google Cloud Next 2026. Alphabet a dévoilé sa huitième génération de TPU, ses processeurs maison dédiés à l’intelligence artificielle, en rompant pour la première fois avec sa stratégie de puce polyvalente. Deux architectures distinctes coexistent désormais : le TPU 8t pour l’entraînement des modèles, capable d’être déployé jusqu’à 9 600 unités dans un même superpod, et le TPU 8i pour l’inférence, optimisé pour les agents IA grâce à 288 Go de mémoire HBM et 384 Mo de SRAM embarquée, soit le triple de la génération Ironwood précédente. Le groupe revendique un rapport performance-prix multiplié par 2,8 pour l’entraînement et amélioré de 80 % pour l’inférence.
Cette stratégie de spécialisation rapproche Google du modèle d’AWS, qui sépare depuis longtemps ses puces Trainium et Inferentia, et le distingue de Nvidia, lequel conserve une architecture unifiée avec sa plateforme Vera Rubin. L’enjeu commercial est colossal : la valeur combinée de l’activité TPU et de Google DeepMind est estimée à environ 900 milliards de dollars par les analystes de DA Davidson. Anthropic s’est engagé sur plusieurs gigawatts de capacité TPU, Meta aurait signé un contrat pluriannuel de plusieurs milliards de dollars, et même OpenAI, longtemps client emblématique du tandem Microsoft-Nvidia, négocie désormais de la capacité chez Google. En parallèle, Alphabet pousse Gemini Enterprise Agent Platform pour orchestrer des flottes d’agents en production. À la Bourse, Alphabet progresse de 8 % depuis janvier après une année 2025 à +65 %, tandis que Nvidia, première capitalisation mondiale à près de 5 000 milliards de dollars, gagne environ 12 % sur la même période, en hausse de 4,34 % sur la séance de vendredi.
L’épisode boursier de cette semaine illustre une recomposition plus profonde des équilibres mondiaux. La divergence entre Paris, plombée par la proximité géographique du conflit moyen-oriental et l’exposition au pétrole, et Wall Street, soutenue par la course aux infrastructures IA et par l’anticipation de baisses de taux, se creuse depuis plusieurs mois. La concentration spectaculaire dans les médias, la fragmentation du marché des semi-conducteurs autour des hyperscalers et la résilience inégale des grands groupes selon leur empreinte régionale dessinent les contours d’un cycle économique où la géopolitique pèse désormais plus lourd que les fondamentaux microéconomiques traditionnels. Pour les investisseurs européens, la diversification géographique des portefeuilles redevient un sujet central, à mesure que les valeurs cycliques exposées au tourisme du Golfe ou au transport pétrolier se transforment en variables d’ajustement d’un échiquier diplomatique encore loin d’être stabilisé.