La France fait face à une situation de tension inédite à la pompe. Alors que le gazole vient de franchir un record historique et que les files d’attente s’allongent dans de nombreuses régions, l’exécutif tente de calmer les inquiétudes. La porte-parole du gouvernement a affirmé ce mercredi 1er avril sur TF1 qu’il n’existe à ce stade aucune menace de rupture généralisée d’approvisionnement, en rappelant l’existence des stocks stratégiques de pétrole. Selon ses déclarations, moins de 10 % des stations-service seraient concernées par une rupture totale ou partielle.
Mais sur le terrain, les chiffres racontent une autre histoire. Le 31 mars, plus de 1 057 stations ne pouvaient plus distribuer de gazole sur l’ensemble du territoire. La dégradation a été fulgurante : fin février, on ne comptait qu’une soixantaine de stations en difficulté ; le 27 mars, elles étaient 537 ; le 28 mars, 677. À Poitiers, certains points de vente ont instauré un rationnement à dix litres par passage. Ailleurs, des automobilistes repartent bredouilles après avoir fait le tour des stations de leur secteur.
Le plafonnement de TotalEnergies, un remède devenu problème
L’essentiel des tensions se concentre autour des stations du groupe TotalEnergies. Le pétrolier a décidé mi-mars de plafonner le prix de l’essence à 1,99 euro le litre et celui du diesel à 2,09 euros dans ses 3 300 points de vente métropolitains. Ce geste, prolongé jusqu’au 7 avril, a provoqué un effet d’appel massif. Les automobilistes cherchant le carburant au prix le plus bas se sont redirigés vers ces stations, qui n’ont pas la capacité de stockage ni les délais de réapprovisionnement nécessaires pour absorber une telle demande. Le phénomène n’est pas nouveau : la même mécanique s’était déjà enclenchée en 2022, lorsque TotalEnergies avait mis en place un dispositif similaire pendant la crise ukrainienne.
Les représentants des stations-service indépendantes relativisent la portée de ces ruptures. Le président du syndicat Mobilians, qui fédère près de 5 800 stations traditionnelles hors grandes surfaces, a indiqué à l’AFP qu’il ne s’agissait pas d’une pénurie à l’échelle nationale, mais d’un déséquilibre créé par l’afflux de clients vers les points de vente les moins chers. Les stations des hypermarchés, dont les dépôts sont souvent mieux alimentés, restent globalement approvisionnées.
Un record absolu du gazole porté par la guerre au Moyen-Orient
Derrière ces tensions logistiques se cache une crise bien plus profonde. Le prix moyen du litre de gazole a atteint 2,1888 euros en moyenne hebdomadaire la semaine du 23 mars, un niveau jamais vu depuis le début des relevés en 1985. Ce record efface les précédents pics de mars et juin 2022, enregistrés dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine. Au 31 mars, le gazole se négociait à 2,237 euros le litre en moyenne nationale, avec une progression de 1,3 centime en une seule journée.
L’origine de cette envolée est géopolitique. L’offensive conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, lancée le 28 février, a provoqué une quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, par lequel transite habituellement 20 à 25 % du pétrole mondial. Le cours du baril de Brent a dépassé les 110 dollars, contre environ 70 dollars avant le début du conflit. La dépendance européenne aux importations de diesel moyen-oriental rend le gazole particulièrement vulnérable : la France importe 51 % du gazole qu’elle consomme, dont 29 % en provenance du Proche-Orient.
Pour tenter de desserrer l’étau, le gouvernement a pris fin mars une mesure discrète mais révélatrice. Une décision publiée au Journal officiel a autorisé, à titre exceptionnel et temporaire, la commercialisation d’un gazole d’été moins résistant au froid, normalement mis en circulation en avril. L’objectif : gonfler les volumes disponibles pour répondre à la demande, au prix d’un risque de colmatage des filtres à gasoil pour les véhicules circulant en altitude ou par temps de gel.
Les retombées économiques dépassent largement le portefeuille des automobilistes. L’Insee fait état d’une inflation à 1,7 % sur un an en mars 2026, contre 0,9 % en février, une accélération directement alimentée par la hausse des prix de l’énergie qui bondissent de 7,3 % sur un an. La pêche, le transport routier et l’agriculture, secteurs gros consommateurs de carburant, sont en première ligne. Le gouvernement a évoqué la possibilité de mesures ciblées en direction des professionnels les plus exposés, notamment les « gros rouleurs », sans annoncer de calendrier précis.
À plus long terme, la crise actuelle met en lumière une fragilité structurelle ancienne. Depuis le 1er janvier 2026, la hausse des certificats d’économie d’énergie a ajouté 5 à 6 centimes supplémentaires par litre, indépendamment de toute conjoncture pétrolière. Cette ponction fiscale croissante, combinée à une dépendance persistante aux hydrocarbures importés, laisse peu de marges de manœuvre à l’État. La transition vers le véhicule électrique, souvent présentée comme la sortie par le haut, déplace la contrainte sans la supprimer, tandis que l’issue du conflit au Moyen-Orient — et donc la réouverture complète du détroit d’Ormuz — reste une inconnue qui conditionne l’ensemble de l’équation énergétique européenne pour les mois à venir.